GERAUD V

ParLagardère

GERAUD V

Géraud V, qui est à l’origine du château de Lagardère, est un homme du XIIIème siècle, l’époque de Saint Louis, des dernières croisades, après la fin de la guerre des Albigeois. Alors que le roi d’Angleterre tente de reprendre en mains son fief français de Gascogne (on va bientôt parler de Guyenne) et que la royauté française s’installe à Toulouse avec l’intention d’affirmer son contrôle sur la région.

L’Armagnac est lié au Fezensac depuis un siècle. Il va de Riscle à l’ouest, à Aubiet à l’est, et de Gondrin au nord, à Montesquiou au sud.
La famille comtale tire son origine de celle des grands ducs de Gascogne, au Xème siècle, mais n’a guère brillé depuis. Et Géraud n’est que le représentant d’une modeste branche cadette, celle des vicomtes de Fezensaguet, qui ne contrôlent que quelques localités autour de Mauvezin, au nord est d’Auch.

A – Le contexte :

C’est la poussière de petites seigneuries à peu près indépendantes, et en rivalités perpétuelles qui a remplacé l’ancien duché de Gascogne entre Pyrénées et Garonne. L’émiettement du pouvoir s’observe sur le terrain avec, un siècle avant Géraud, la constitution des villages autour d’une puissance qui peut les défendre : les castelnaux, autour du château, souvent de bois, érigé sur une hauteur (une mothe), et sauvetés sous la sauvegarde de l’Eglise, surtout des abbayes. C’est le règne des guerres privées, que l’Eglise tente de limiter par l’institution de la paix de Dieu…, et d’une économie agricole de subsistance, presque sans circuit commercial important en dehors des grandes villes.

Dans cet ensemble de pouvoirs locaux, émergent des puissances « moyennes » issues de la famille des ducs de Gascogne, ou apparues par conjonctions de personnalités, de lieux privilégiés et de circonstances :

  • Le comté de Comminges, très liés à Toulouse, contrôle la haute vallée de la Garonne mais aussi le sud ouest du département actuel du Gers. Il va être affaibli avec la main-mise des rois de France sur le Languedoc et des successions complexes.
  • la vicomté de Béarn a absorbé Oloron et Orthez. Très lié à l’Aragon, des transmissions successorales lui ont adjoint les Landes orientales (Mont de Marsan, Gabarret).
  • le comté de Bigorre est l’enjeu de convoitises de ses voisins avant d’être confisqué par le roi-suzerain.
  • le comté d’Armagnac, d’abord localisé autour de Riscle, Nogaro et Aignan, a hérité du Fezensac (Auch et Vic), mais reste faible vis à vis de ses voisins pyrénéens et de l’archevêque.
  • la seigneurie d’Albret, au nord est des Landes, nouvelle venue, va habilement jouer de ses alliances pour prendre une importance croissante.

Mais, depuis quelques décennies, on voit s’affirmer le réveil de deux pôles antagonistes, qui tentent de dominer le paysage :

  • Bordeaux, ville gasconne dont a hérité le duc d’Aquitaine, celui qu’on appelle le roi-duc depuis qu’il est devenu roi d’Angleterre. Le sénéchal de Gascogne, du roi-duc, siège à Bordeaux.
  • Toulouse, dont le comte Raimond VII, après avoir dominé tout le midi, du Rhône à la Garonne, se trouve très affaibli par la guerre des Albigeois qui vient de se terminer, mais garde encore un grand rôle dans la région. Il n’a qu’une fille, Jeanne, et son gendre, Alphonse, frère du roi de France saint Louis, doit lui succéder
  • Parmi les pays gascons, Bordeaux et Bayonne restent les positions fortes du roi-duc. Son autorité sur le reste du duché de Gascogne devient de plus en plus fragile quand on va vers l’est : c’est à dire vers l’Armagnac et le Fezensac, même si c’est lui, qui, traditionnellement reste le suzerain. A l’autre extrémité, le Comminges et déjà très lié à Toulouse, les comtes d’Armagnac et d’Astarac lui ont, en un temps, prêté hommage. Mais celui-ci est nominal et doit, pour persister, être renouvelé à chaque succession, du suzerain comme du vassal.

B – Le règne de Géraud V :

Dans ce contexte où se mêlent à plusieurs niveaux de nombreuses convoitises et intrigues, la situation que trouve Géraud est extrêmement difficile.

1 – C’est d’abord la très complexe succession d’Armagnac.

Le comte Bernard V est mort en 1244. Ses domaines comprenaient l’Armagnac propre, c’est à dire 2 à 3 cantons actuels au sud-ouest du département du Gers, et le Fezensac , pays d’Auch et de Vic, bande est-ouest comprenant un petit tiers du département actuel, mais, à l’époque, ni Condom, ni Lectoure, ni Mirande, ni Eauze, ni Lombez n’en faisaient partie, et à Auch, métropole ecclésiastique, le comte devait partager le pouvoir avec l’archevêque et avec le prieuré de Saint-Orens, dépendant de l’abbaye de Cluny.

Bernard V meurt sans enfant de sa femme Agnésie. Mais il a deux sœurs et des cousins germains, fils du frère de son père Roger, vicomte de Fezensaguet, mort dix ans auparavant. Les sœurs ont de jolis noms :

  • Mascarose, l’aînée qui a une forte personnalité, est mariée auvicomte de Lomagne Arnaud-Odon, dont la vicomté s’étend au nord est de l’Armagnac-Fezensac, autour de Lectoure.
  • Ségnis, plus effacée, est la veuve du comte d’Astarac Centule, dont le comté limite au sud l’Armagnac-Fezensac, autour de Mirande. Traditionnellement la Lomagne est plutôt tournée vers Bordeaux et le roi-duc, l’Astarac vers Toulouse et ses comtes.

Dès la mort du comte Bernard, Mascarose réclame la succession. Avec son mari elle s’empresse de prendre possession de l’Armagnac et du Fezensac et prête hommage pour ces comtés au roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine et de Gascogne.

En même temps, Ségnis, réclame sa part. Elle place l’Astarac et ses enfants sous la suzeraineté du comte Raymond VII de Toulouse. Enfin, Pincelle, veuve de Roger vicomte de Fezensaguet, et mère des cousins germains du défunt comte, réclame la succession pour son fils aîné Géraud (futur Géraud V) et en appelle aux armes.

C’est le début d’une succession de coups de mains, escarmouches et razzias qui va durer dix ans. Mascarose et son mari Arnaud Odon semblent gagner des points, puisqu’en 1247 après avoir ravagé le pays ils prennent Auch d’assaut. Mais les auscitains les repoussent. Grâce à la médiation du vicomte de Béarn un accord est conclu avec l’archevêque d’Auch, le prieur de St Orens, et la communauté de la ville. Arnaud-Odon s’intitule vicomte de Lomagne et tenant lieu de comte en Fezensac et en Armagnac. Ségnis d’Astarac cède toutes ses prétentions au comte de Toulouse.

Géraud continue sa lutte , attaque la Lomagne et brûle quelques châteaux, mais il est fait prisonnier par Arnaud-Odon peu après la mort de son épouse Mascarose en 1249. Le comte de Toulouse, condamne Arnaud Odon , mais meurt quelques mois après. Géraud est toujours prisonnier. En juin1250, sous la pression du roi-duc, il est enfin libéré.

Progressivement Géraud reprend l’avantage, s’attache les seigneurs locaux. Il va à Bordeaux rendre hommage au roi duc qui y séjourne [Henri III]. Après dix ans de guerres et de tribulations et la mort de la fille unique de Mascarose, il est reconnu comte d’Armagnac et de Fezensac en 1254.

Mais la situation n’est pas de tout repos. Alphonse, qui l’a soutenu réclame l’hommage pour ses terres à l’est de l’Arrats : une partie du Fezensaguet. La situation est peu claire, car autrefois, le comte de toulouse, prédécesseur d’Alphonse, a reçu l’hommage du comte d’Armagnac de l’époque…Géraud refuse, puis, soumis à amende, se soumet.

Le traité de Paris, en 1259, semble apaiser et clarifier la situation. Le roi-duc est suzerain du de tous les seigneurs du duché de Gascogne. Lui même y est vassal du roi de France. Le comte de Toulouse, frère du roi de France, règne à Toulouse et à Agen (dont dépend Condom. Mais il meurt sans enfant en 1271, peu après le roi Saint Louis [saint Louis], et selon les prévisions de sa succession, Toulouse doit revenir au roi de France, mais Agen et Condom au roi duc. Dès 1271, Toulouse est au roi de France qui y installe un sénéchal, mais celui ci ne rendra qu’en 1279 Agen et Condom au roi-duc qui, depuis la mort d’Henri III (1274), est Edouard I.

2 – La défense des frontières

A – La frontière nord

Géraud, en 1254 est reconnu comte d’Armagnac-Fezensac. Au nord il est confronté à Agen et Condom qui est alors au comte de Toulouse (Alphonse de Poitiers), puis administré par le roi de France (1271-1279) et enfin au roi-duc (1279). Au nord-est sa frontière avec son ancien compétiteur le vicomte de Lomagne a été précisée par un arbitrage royal. Géraud va tenter de montrer sa force et de pousser son avantage.

  • Ce sont d’abord des règlements de compte avec la commune de Condom qui, lors de la succession avait pris parti contre Géraud. Elle est active, turbulente, supporte mal la tutelle de son maître l’abbé de Condom. Géraud y fait une razzia. Mais quatre mille hommes, ameutés par les Condomois ravagent la partie nord du comté, c’est à dire la région de Lagardère (le château n’est pas encore construit) et de Valence (la bastide n’est pas encore créée). Géraud se venge à nouveau. Les opérations s’arrêtent en 1268 grâce à l’arbitrage d’Alphonse de Poitiers. C’est peu après que Géraud demandera à l’abbé de condom de construire une forteresse à Lagardère.
  • Les disparitions successives du roi de France, du comte de Toulouse, puis du roi-duc, laissent augurer un certain flottement qui favorise la reprise des guerres locales. Géraud de Cazaubon est seigneur de Sempuy (actuellement Saint-Puy) , sur la frontière un peu à l’est de la Baïse, jusqu’au Gers (c’est le comté de Gaure). Géraud V réclame son hommage. Lui, prétend dépendre directement de Toulouse. Le comte Géraud l’attaque, l’autre tue le propre frère du comte. La guerre s’intensifie et Géraud d’Armagnac brûle Sempuy et rase le château de Cazaubon qui s’est pourtant placé sous la sauvegarde du roi de France. Le roi envoie son sénéchal : Eustache de Beaumarchais qui impose la paix et une amende au comte, en gardant Sempuy et le comté de Gaure pour le roi.

B – La frontière sud

Très vite, au sud d’Auch commence le comté d’Astarac, très dépendant de Toulouse. Auch fait donc presque figure de ville frontière.

  • En 1279, Géraud entre en querelle avec le sénéchal de Toulouse, Eustache de Beaumarchais, pour une raison que nous ignorons. Il vient fortifier la ville d’Auch . Le sénéchal s’y oppose et y envoie ses troupes. Géraud, battu est fait prisonnier à Toulouse, Paris, puis Péronne en Picardie. Il et libéré deux ans plus tard en 1281. L’autorité du roi de France est de plus en plus présente dans la région.
  • Eustache de Beaumarchais, en 1281, fonde la bastide de Pavie, en Astarac, mais à une lieue (4 kms) d’Auch. Les auscitains, furieux de la concurrence, attaquent Pavie. Beaumarchais impose sa paix. Géraud se soumet officiellement, même si les expéditions auscitaines se poursuivent contre la nouvelle bastide. Il accompagne le roi de France Philippe III le Hardi dans sa guerre contre l’Aragon. Il s’y montre courageux et bon chef de guerre. Il meurt, presqu’en même temps que le roi en 1285 et demande à être enterré dans la cathédrale d’Auch.

3 – Les « affaires intérieures »

Il semble que Géraud V ait été le premier comte d’Armagnac à organiser rationnellement ses domaines en particulier avec la création d’un sénéchal d’Armagnac.

  • Dans le contexte d’essor démographique, de constitution des communes, Géraud apparaît actif et participe à la fondation de bastides : places économiques et éventuellement militaires qui renforcent la frontière nord : Valence en 1274, tout près de Lagardère, en paréage avec l’abbé de Flaran, Montfort et Saint Sauvy, plus à l’est, mais aussi Barran en sud, vers l’Astarac. A la même époque, Eustache de Beaumarchais, sénéchal du roi de France à Toulouse, en fonde tout un réseau, implantant localement le pouvoir du roi : Fleurance, Mirande, Pavie, Cologne, Miélan, Baumarchés, entourent les comtés de Géraud V, mais restent en dehors.
  • Le comte, renforce ses liens avec l’église, grande puissance territoriale et morale. Avec l’abbé de Condom il s’entend pour fonder Lagardère. Avec l’archevêque d’Auch, qui à partir de 1261 est son propre frère Amanieu. C’est cet archevêque qui fondera Bassoues et fera construire sa tour et ses remparts en 1279.
  • Avec ses vassaux qui l’ont aidé à obtenir la succession d’Armagnac, il essaie de retarder la rédaction de la charte des droits qu’ils réclament. Ce n’est que peu avant de mourir qu’il recommande à son fils Bernard, futur Bernard VI, de réunir la noblesse de Fezensac dans ce but. Quelques semaines après sa mort, en janvier 1286 se tient à Justian, château comtal tout près de Lagardère, cette importante réunion des barons dans la liste desquels on trouve Bernard et Bertrand de Lagardère…

C – Conclusion :

Géraud V, malgré le peu de documents dont on dispose, apparaît comme un seigneur gascon de son époque, chevalier presque toujours en guerre, défenseur de ses domaines, essayant de résister à ses suzerains de plus en plus proches et envahissants, tout en sachant reconnaître leur force sans obstination.

Il a pris en main l’organisation et la défense de ses domaines en amorçant leur croissance par sa politique matrimoniale : son mariage avec Mathe de Béarn lui apportera Eauze et Manciet, Castelnau-Rivière basse et Maubourguet, et Layrac aux portes d’Agen.

Il a tenté une politique de bascule entre Bordeaux et Toulouse, mais, plus diplomate que le comte de Foix et le vicomte de Béarn, il a su finalement associer son hommage traditionnel au roi-duc avec une politique de plus en plus liée au roi de France.

C’est l’amorce d’une politique familiale qui se développera au cours de la guerre de cent ans avec son petit fils Jean Ier, lieutenant général du roi pour tous les pays de langue d’oc, et son descendant Bernard VII, connétable en 1416, seul défenseur du roi légitime avec ses « Armagnacs ».

Lagardère apparaît dans la politique du comte Géraud comme ayant un double but :

  • la fortification d’une frontière stratégique et fragile en voie de fixation, au voisinage des « grands » : comte de Toulouse, puis roi-duc puis roi de France ;
  • un élément d’un réseau de châteaux liés au comte (avec Justian, Vic, Jégun) dans une région où les vassaux sont turbulents et nombreux (Marambat, Pardailhan, Lagraulet, Lauraët, Gondrin, Bezolles, Pléhaut, Miran, etc..)
    Pour le comte Géraud V d’Armagnac,c’est donc un élément stratégique à visée à la fois extérieure et intérieure.

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